Yachar KEMAL - L’herbe qui ne meurt pas
1978
Yachar Kemal nous prévient qu’en Turquie, « il y a beaucoup de choses qu’on ne voit pas ». La poésie notamment, omniprésente, qui continue de battre la campagne et de courir les rues. Si elle survit, c’est par la grâce de l’errance. Ceux qui la propagent sans repos ? Ces innombrables poètes ambulants pressés de perpétuer la tradition orale. Sans ces chantres auxquels les villageois de son enfance vouaient un véritable culte, slamers intemporels dont on pourrait suivre la trace jusque dans les foyers de travailleurs turcs en Allemagne, la jeunesse de Kemal, né en 1923, lui aurait semblé monotone.
Quand on devient bègue à quatre ans après avoir assisté en pleine mosquée à l’assassinat du père par son fils adoptif, le choc ne s’encaisse jamais. Quand on est empêché si jeune, souvent deux choix s’offrent à l’enfant : la violence ou le repli. Yachar Kemal, réalisant qu’il ne bégaye plus dès qu’il se met à chanter, choisit la voie de la poésie qu’il découvre grâce aux conteurs ambulants. Rêve-t-il déjà de les imiter ?
Quand, dès l’âge de huit ans, on vous met à garder des rizières la nuit et à conduire un tracteur le jour, que faire ? Passer sa vie au cul des troupeaux ou suivre l’exemple d’un oncle et embrasser le destin de brigand ?
Les rêves au grand air sur cette plaine de la Tchoukourova où il grandit, toutes ces fleurs à nommer, et ces herbes si hautes que les vents peinent à les dompter, l’émerveillement inépuisable à ainsi observer la nature, font naître des contes.
Après avoir été contraint de quitter l’école prématurément, Yachar Kemal exerce plusieurs métiers – manœuvre, écrivain public, bibliothécaire – avant de s’installer à Istanbul en 1951, date à laquelle il commence une carrière de reporter. Plusieurs prix viennent récompenser son travail de journaliste. C’est à ce moment qu’en parallèle il entreprend son vaste chantier romanesque.
Près de trente-trois livres, romans et nouvelles, au-delà des poèmes, des articles et des reportages. Une des plumes les plus appréciées de Turquie, lue et traduite dans le monde entier. Son premier roman, Mèmed le mince, paraît en 1955 et c’est tout de suite un succès. Le début d’une série romanesque plutôt dense, celle des Mèmed qui compte en outre Mèmed le faucon, Le retour de Mèmed le mince, Le dernier combat de Mèmed le mince. Elle prendra fin en 1987.
Entre-temps, Yachar Kemal aura achevé sa trilogie : Au-delà de la montagne, Le pilier (1966), Terre de fer, ciel de cuivre (1977), puis L’herbe qui ne meurt pas (1978). Il a par ailleurs écrit quantité d’autres livres parmi lesquels on peut citer Alors les oiseaux sont partis, Tourterelle ma tourterelle, La légende des mille Taureaux ou encore Et la mer se fâcha.
En 1978, quand sort L’herbe qui ne meurt pas, la situation en Turquie est explosive. Deux ans plus tard, un énième coup d’état militaire fera à nouveau basculer le pays dans la dictature.
On peut chanter les beautés de la plaine de Tchoukourova et porter un regard lucide sur la ville, ses mutations, tout en se préoccupant de politique. Kemal, ses positions il les paiera d’un emprisonnement. Mais retournons à la terre, celle d’Anatolie dont il est issu, contrée de paysans et de clans. Pour autant qu’on ne parle que de ce qu’on aime et dans la mesure où l’on aime ce qu’on connaît, voilà un romancier dont chaque mot fait mouche.
Se hâter de préciser à quel point ses mots coulent d’abondance, se déversent, bouillonnent jusqu’à grossir, impétueux comme les fractures de l’histoire qu’ils soulèvent, et tout ça de gronder aussi puissamment qu’un récit d’aventures en un flot torrentiel. Kemal s’est frotté à la poésie des conteurs itinérants allant de village en village égayer l’obscur récitatif des laboureurs. La littérature, dans ces régions des confins du monde, ne pénètre qu’une fois réappropriée et remâchée dans la bouche des poètes ambulants.
Les romans en Turquie, même si les choses changent, voici un luxe en principe réservé à quelques cercles choisis. Le jeune Kemal a pourtant rencontré Cervantès et Stendhal. Le rouge et le noir, il confesse le relire avant de s’attaquer à l’écriture d’un nouveau livre. Le souffle vous emporte à la lecture de L’herbe qui ne meurt pas et, plus encore, de tous ses livres. Il s’agit bien d’une fresque, immense, tellurique à l’aune des forces magiques qui la transcendent. Et, surtout, il s’agit bien d’une fresque populaire.
Le grand thème de Kemal demeure l’humanisme paysan. Dans toute sa splendeur. Dans toute sa décadence, hélas. L’évolution de la condition humaine dans ses rapports avec la nature, en voici un autre de grand thème kemalien. Le conflit brutal entre le monde moderne, somme toute barbare ne serait-ce qu’à constater les dégâts de l’industrie agricole qui aplatit les paysages comme une ombre, et ce monde ancien, celui de la poésie immuable, symbolisé par ces plaines d’Anatolie, superbement rendues, livrées à l’état sauvage, une sorte d’Éden rude où a élu domicile, à travers les âges et au hasard des migrations, une mosaïque de peuples et de coutumes.
Il faut s’armer de patience, prendre son bâton de lecteur pèlerin tant que les livres inviteront au voyage, se familiariser avec ces coutumes, légendes héritées de la tradition orale sur laquelle le plus grand mérite de Kemal est de prendre appui. Certains écrivains usent, voire abusent, du flux de conscience. Kemal se sert davantage de la parole vive du conte qui tient ici presque lieu de courant de pensée.
Ses racines, que tout homme, nous apprend-il, porte dans sa tête, sont ancrées dans cette terre de fer, fertile en fleurs de tendresse et en drames bouleversants, mais comme ces racines-là finissent par essaimer vers d’étranges ciels de cuivre, sa phrase est d’une amplitude magnétique.